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Chapitre 5 – Les Giths, De l’île des Vents Salés à Astrallas.

 1. Emergence.

 

La silhouette d’Arnash se détachait sur la petite péninsule au nord-est de l’île des Vents Salés, par laquelle avaient fui les derniers Giths. Son peuple était né sur cet archipel, mais cette partie des récifs était la dernière zone à peu près sûre. Leurs frères désormais ennemis, les Githyankis, occupaient la rive opposée au sud-ouest, mais gagnaient chaque jour un peu plus de terrain. Ils saccageaient méthodiquement Lastre, la capitale Gith érigée au cours des dernières décennies et tout juste achevée, qui n’était plus qu’un champ de ruines fumantes derrière lui. En face, Arnash tentait de distinguer la surface des flots aussi loin que son regard le lui permettait. La Mer Astrale était couverte de nuages sombres et chargés de particules , et ils se remémorait avec nostalgie les nappes de brumes laiteuses qui entouraient l’île des Vents Salés il n’y a pas si longtemps. Plus aucun navigateur étranger ne s’était approché de leurs côtes depuis des décennies, tous terrorisés à la seule idée que leurs embarcations, perdues dans les bruines, ne soient coulées, ou pire, qu’elles ressortent vidées de leur équipage, sans autre explication. Voilà bien des années qu’aucun bateau n’avait effleuré la région, et ce faisant, personne n’avait pu remarqué que le brouillard s’était désormais transformé en épais nuage de suie.

Les Githyankis avaient longtemps terrorisé les environs. Les cités englouties dans lesquelles ils résidaient étaient invisibles sous l’océan, et malgré leur remarquable intelligence, ils demeuraient des créatures sauvages et cruelles. Mi-hommes, mi-serpents, froids et calculateurs, ils jouissaient de la terreur qu’ils inspiraient. Leur pratique obsessionnelle et morbide de la magie noire était connue sur tout le continent, et avait contraint toute autre espèce intelligente à les éviter obstinément.

 

Arnash déambulait au milieu du ponton duquel étaient parties les dernières embarcations, avec à leurs bords les derniers survivants, les dernières familles, et les dernières garnisons Giths, qui s’étaient résignés à fuir vers un nouveau foyer, plus proche du continent. Il balaya du pied les détritus qui jonchaient le sol et témoignaient de la hâte dans laquelle les siens avaient quitté leur ville natale. L’écume qui se formait autour des récifs en contrebas était saturée de cendres.

 

Non, personne ne savait vraiment ce qui se tramait dans cette partie de l’océan, et Arnash n’en avait que trop conscience. Personne ne savait rien de la ville de Lastre. La cité était pourtant un joyau gagnant à être connu et reconnu, qui synthétisait l’architecture millénaire des sanctuaires marins des Githyankis aux exigences des bâtiments terrestres, tels que savaient les concevoir avec talent les Humains. C’était le berceau des Giths, une récente branche de la communauté Githyanki. Ils avaient progressivement émergé au fil des siècles, pour finalement se sédentariser sur l’île, contrairement à leurs ancêtres, qui ne foulaient la terre ferme qu’avec réticence. Ces individus d’un nouveau type avaient perdu de leurs traits reptiliens, mais gardaient les stigmates de leurs ancêtres dans leur regard froid et leur peau quasi translucide. Ils constituaient depuis lors le nouveau noyau dur de ce peuple ophidien tant redouté. Les Giths demeuraient toutefois fragiles, en sous effectifs par rapport aux Githyankis, et pour le monde extérieur, ils n’existaient pas. Arnash se sentait seul, et se savait seul.

Il remontait maintenant les ruelles du port au nord de l’île, en traversant les bâtiments aux murs effondrés et noirs de suie, et en évitant autant que possible les voies piétonnes où résonnaient encore, parfois, des cris et des hurlements lugubres. La guerre civile avait tournée au massacre, avec pour seul but d’éliminer tout éventuel survivant de la faction adverse. A ce jeu là, les Githyankis avaient rapidement eu le dessus. Les Giths étaient davantage portés sur les lettres, la magie et la science, et peu enclin à la sauvagerie dont faisaient preuve leurs frères. De plus, la capacité de ces derniers à se retirer à l’envie dans l’océan leur avait donné un avantage décisif pour épuiser les forces armées Giths.

 

Arnash redoublait de précautions, se faufilant d’ombre en ombre, à mesure qu’il s’approchait du dernier bastion Gith, le palais royal de Lastre. On ne le surnommait pas le Flagelleur Mental pour rien, sa capacité à se rendre invisible n’avait pas d’équivalent, même chez les plus puissants Maîtres de l’Ordre profond des Githyankis. Il longeait déjà le palais, frôlant ses parois immenses et vibrantes, parcourues de flux magiques. L’ennemi devait être bien en peine à présent que la ville était vidée, et devrait concentrer tous ses efforts à investir le palais dès la nuit tombée. A l’intérieur, le Roy Fradernal les aurait défiés seul si son entourage n’en avait décidé autrement. Le chef des Giths nourrissait un profond ressentiment envers les anciens et aurait préféré donné sa vie plutôt que de vivre dans la frustration qu’avaient fait naître dans son cœur les événements récents. Arnash lui-même avait longtemps douté, aggravant le malaise de son Roy. Qui étaient-ils pour aller à l’encontre de l’esprit millénaire de leurs ancêtres ? Ces derniers temps, il avait fait beaucoup d’efforts pour persuader son Roy que son projet était finalement le bon, et que les Giths avaient toujours besoin de lui.

 

Le Roy Fradernal était le premier a avoir rédigé un manifeste Gith, faisant l’apologie du savoir, et encourageant les individus à se réaliser à travers l’exploration et la découverte. Cette philosophie allait totalement à l’encontre de celle des Anciens, qui voyaient d’un très mauvais œil quiconque souhaitait s’éloigner de la Mer Astrale, et chérissaient leur mode de vie autarcique et secret. De vives tensions avaient éclatées, entre Fradernal et l’ordre des Profonds, le conseil qui regroupait les Anciens les plus influents. Les Giths s’étaient attirés leurs foudres dès lors qu’ils avaient voulu s’ouvrir au monde, et se rapprocher du continent. C’est alors que l’île des Vents Salés avait été placée en quarantaine, puis encerclée par les Githyankis.

 

Arnash arriva aux portes du palais, grandes ouvertes, mais rendues infranchissables par un mur de fumée bleue, qui interdisait l’accès plus efficacement que n’importe quel alliage de bois et de métal. Il marmonna une incantation qui fît naître de petites étincelles d’électricité statique tout autour de lui, avant de passer au travers du nuage de fumée. De l’autre côté, il s’assura de la bonne tenue du sortilège en vérifiant chacun des glyphes gravés autour de l’arche principale.

 

Tout en arpentant les coursives vides au dessus des jardins du palais, Arnash consolidait pensivement quelques sortilèges et pièges théurgiques. Au cours de cette guerre fulgurante, il avait compris une chose, qui avait balayé tous ses doutes; si l’exercice de la mort était bien dans ses gènes, il ne l’acceptait pas. Fradernal était le premier à avoir cerné le problème Gith, et à en avoir fait une profession de foi. Au cours des premières échauffourées, le monarque avait perdu bon nombre de fidèles, certains allant jusqu’à se retourner contre lui, et Arnash s’en voulait encore d’avoir si longtemps hésité. Pour son Roy, il avait néanmoins risquer la mort à de nombreuses reprises, mais moins par fidélité que par incapacité à se départir de certaines questions sans réponses qui le rongeaient. Quand l’utopisme entêté des Giths s’était heurté au tribalisme féroce des Githyankis, il avait réalisé un peu tard que lui et les siens représentaient l’espoir, et  que leurs ancêtres n’étaient que des monstres sans pitié.

 

Il remonta l’escalier étroit qui menait au sommet de la plus haute tour de l’édifice. Là haut, l’air était plus frais, mais le panorama lui serra le cœur. Le soleil n’était pas couché mais ne perçait déjà plus l’épais nuage noir qui étouffait l’île depuis des jours, et il n’y avait plus rien à voir, de toute façon. Les rues désertes n’étaient plus que des sillons charbonneux, éclairées ça et là par des brasiers qui dansaient comme autant de petits démons en fête. Arnash pris une grande inspiration en humant l’air sec et brûlant, tandis que des lueurs de torches commençaient à vibrer entre les ruines, de plus en plus vives, en se rapprochant, en même temps que des voix de l’ennemi tonnaient, de plus en plus fortes, tout autour du palais.

 

 

 

 

2. Le bras armé.

 

 

Dans la salle du Roy, Fradernal regardait pensivement la Pierre Antique prénommée Kros, le puissant artefact qui surplombait le trône, et diffusait la magie tenace qui parcourait les murs du palais. Grâce à elle, l’édifice résistait encore à l’incendie qui le rongeait depuis le début de la nuit. Les fenêtres du monument rougeoyaient à mesure que les flammes se propageaient à l’extérieur. Sur les murs, les tapisseries craquaient sous l’effet de la chaleur, et les étendards des plus puissantes familles de la cité ondulaient pesamment au plafond. Le Roy avait déposé sa robe et sa couronne souveraine sur une commode dans un coin de la pièce. Sur la longue table en pierre au centre de la pièce, des tas de cartes, de manuscrits et de parchemins s’amoncelaient au milieu d’instruments de mesure. Dans l’obscurité d’un coin de la pièce, une porte s’ouvrit. Milic, l’architecte du Roy, se précipita une torche à la main, avant de contourner la table, puis d’y jeter une pile de documents supplémentaires. Tout en observant les feuillets d’un air anxieux, il murmura :

 

« Bon, les plans d’Astralas sont en route avec Dolf, c’est l’essentiel. Je vais brûler tout ça, en essayant d’oublier le travail que cela va demander pour tout rédiger à nouveau…Pour la Pierre Antique, Fradernal, faites vous une raison. Vous êtes sûr de ne pas vouloir m’accompagnez au Canyon ? »

 

Le Roy se détourna de la pierre;

 

« De toute manière, ils nous suivraient à la trace si on emportait Kros. J’aurais aimé avoir le temps de la détruire, c’est tout, l’idée qu’ils la récupèrent après mon départ m’est intolérable. Tout est déjà scellé… Non, la question qui me chagrine actuellement c’est : est-ce encore utile d’attendre Arnash ? »

 

Le Flagelleur mental les avait quittés au matin pour entretenir les sortilèges qui garantissaient leur sécurité, et bien que l’ennemi soit encore tenu en respect, son absence prolongée commençait à être louche. Fradernal connaissait le tempérament de son garde du corps, et le soupçonnait d’avoir une fois de plus vagabondé hors des murs du palais. Il aurait été agacé s’il n’avait pas été aussi inquiet.

 

L’atmosphère s’alourdit soudainement, en même temps que la lumière faiblit. Les regards de Fradernal et Milic convergèrent simultanément dans la même direction. Derrière eux, sous la voûte d’entrée, une silhouette sombre se détachait dans l’encadrement, une épée à la main.

D’un geste nonchalant, l’inconnu lança un paquet en direction de Fradernal, avant de siffler;

 

« La tête du lieutenant Dohan. Lui et sa troupe pathétique ont bénéficié de toutes nos largesses quand ils se sont présentés au sanctuaire,  seulement armés de leur bêtise. Votre arrogance n’a décidément pas de limites. » Il marqua une pause, et fit un pas dans la lumière. C’était Brahor, le Maître Githyanki en second dans le Cercle de l’Ordre des Profonds.

 

« Fradernal, comme l’on s’y attendait, ton opiniâtreté s’est rapidement muée en folie, et tu n’as guère mis de temps à bafouer l’honneur des tiens en quelques coups de lames bien mal avisés. Vous avez sali notre mémoire, et entraîné l’île dans votre chute. Alors me voilà, et j’ai avec moi la rançon de ta gloire. » La lame pivota dans sa paume, jetant un éclair violacé.

 

Fradernal plissa les lèvres sans expression.

 

« Brahor, vous ici… L’anguille a donc trouvé le courage de ramper hors de sa fosse. Qu’avez vous fait des magiciennes du cinquième ordre, et des captifs humains et elfes ? »

 

Arnash étira un sourire mauvais, les yeux  écarquillés. Il fit encore un pas. Sous sa capuche pourpre et grise, son visage de cobra noir avait plus que jamais l’air reptilien.

 

« Elles n’ont jamais été nos otages, raya-t-il. Je préfère laisser planer le mystère et faire travailler ton imagination sur le sort qu’elles ont pu subir. Pour les captifs du continent, il serait intéressant de vous garder dans l’ignorance, car vos projets pourraient s’en trouver contrariés de forte intéressante manière, mais comme ils devraient cesser d’exister ici en même temps que vous, je tiens à vous exposer la chose. Vous allez voir c’est amusant. Alors… nous avons soigneusement rassemblé tous ces prisonniers, puis les avons découpés, en tout petits morceaux. Ensuite, nous avons rempli des centaines de bouteilles de leurs restes et d’objets permettant de les identifier avec certitude. Pour finir, nous avons jeté tous ces jolis colis dans les courants qui échouent sur les rives de Fartarrus et de Nedmor, leurs régions natales. Les retrouvailles avec leurs familles risquent de faire forte impression, et les Giths vont connaître un regain de popularité sur tout le continent après ça. Je doute que vous puissiez nouer avec eux des relations cordiales dans ces conditions. Il va de soit que nous avons accompagné ces offrandes de notes explicatives particulièrement explicites, concernant une nouvelle race de Githyankis ayant l’intention d’envahir Teredia . »

 

Brahor fît tourner sa lame plus nerveusement, la pointe crissant sur le sol.

 

« Toujours aussi beaux joueurs… » lança Milic.

 

Fradernal suivait les mouvements de l’épée du Maître Githyanki, en comptant les tours qu’il faisait faire à son arme, qui tournoyait de plus en plus vite. Le Roy avait fait ses classes chez les Profonds, et savait qu’à vingt tours, le Maître attaquerait.

 

Le bois craquait au dessus d’eux, et les vitres irradiaient sous une chaleur toujours plus étouffante, qui déshydratait leurs peaux et craquelait leurs lèvres. Fradernal avait la main sur son sceptre de métal, orné de pierres violettes, qui pendait à sa ceinture. Il tira sur son fétiche sans lâcher Brahor du regard, qui observait désormais un silence plein de menace, les yeux baissés sur son arme.

 

Vingt. Fradernal s’élança dans un bond. Sans ciller, Brahor répondit à son assaut d’une large embardée sur le côté en déviant le sceptre de son adversaire. Les deux armes tintèrent dans un éclair blanc, et aussitôt la lame de l’ancien vint s’abattre sur le nouveau Roy. Son bras gauche se détacha et tournoya mais Fradernal ne changea pas de trajectoire. Son membre tranché n’avait pas terminé sa chute qu’il avait touché, et frappé de son bâton Brahor à la tempe. C’était finit, les deux adversaires n’avait pas combattu quelques secondes qu’ils se tenaient à nouveau immobiles. Autour d’eux, la lumière virait au pourpre. Le nez et les oreilles du Githyanki étaient ensanglantées par l’hémorragie qui se propageait sous son crâne, et le Maître eut à peine le temps d’esquisser un dernier sourire indéchiffrable, avant de s’effondrer.

Milic se précipita pour soutenir son Roy, dont l’épaule ensanglantée commençait d’imbiber le côté gauche de son pourpoint d’un sang noir.

 

Ils eurent à peine le temps de se retourner quand une vitre vola en éclat derrière eux, non loin du trône royal. Un violent courant d’air s’engouffra, et deux nuages de fumée verte et rouge s’entremêlèrent dans un tourbillon en s’engouffrant dans la pièce. De la magie crépitait, et dans la fumée on entendit le tintement de lames qui s’entrechoquaient. Tout à coup le nuage rouge fut aspiré vers l’extérieur en disparaissant comme il était venu, tandis que le nuage vert se dissipait lentement, laissant apparaître Arnash, hors d’haleine. Au dessus de lui, la Pierre Antique avait disparu de son socle. Le Flagelleur Mental se tourna vers Fradernall et Milic, écarquilla les yeux en voyant l’état de son Roy, mais se ressaisit immédiatement.

 

« Bon, ils ont réussi. On a plus le temps, leurs troupes arrivent. »

 

Milic essaya de protester mais Arnash avait déjà fait pivoter une dalle de pierre cachée derrière le trône. Il poussa l’architecte et aida le Roy à s’engouffrer dans l’escalier qui disparaissait dans l’obscurité. La dalle se referma derrière eux avec un bruit de loquet métallique. Le Flagelleur ne les avait pas suivis.

 

La galerie s’étirait en ligne droite, et débouchait directement sur la péninsule au nord-est de l’île. Deux embarcations les attendaient; celle à destination du Canyon des Sables Chauds, qui embarquait des archéologues aux visages anxieux, et celle avec pour mission de sillonner les océans à la recherche de survivants Giths égarés, avec quelques mages à son bord, qui devait achever son périple sur l’île d’Astralas. Une prêtresse fit immédiatement porter Fradernal à bord pour lui dispenser les premiers soins, et Milic embarqua sur l’autre navire, en compagnie des ouvriers et des archéologues. Le Flagelleur n’était toujours pas reparu quand les navires levèrent l’ancre et partirent dans des directions opposées.

 

 

 

 

 

3. Contact.

 

 

Milic n’en revenait pas de fouler le sol de Teredia en un seul morceau. Le cauchemar de l’île des Vents Salés était loin derrière eux à présent, et son navire avait fait une trop brève escale sur l’île d’Astralas, leur nouveau foyer, dont ils avaient dû repartir à regret pour s’acquitter de leur mission dans le Canyon des Sables Chauds. Milic avait été agréablement surpris par l’avancée des travaux à Astralas, Fradernal avait de toute évidence mit le chantier en route bien avant que les premières émeutes n’éclatent à Lastre. La cité s’organisait autour d’une ancienne commanderie, et il ne restait à Milic qu’à renforcer les défenses en dotant les lieux d’un réseau d’artefacts digne de ce nom, qui régulerait les flux magiques et protégerait toute l’île.

L’architecte n’avait pas perdu de temps malgré les réticences de ses frères, qui auraient aimé se prélasser un peu plus longtemps dans le nouveau havre de paix dont ils avaient si longtemps rêvé. Ils avaient donc rejoint le fameux Canyon des Sables Chauds, sur la rive sud-est du continent, à l’abri derrière la chaîne de montagnes de Brumebleue. La région était un filon de pierres précieuses, l’endroit le plus indiqué pour se procurer le plus rapidement une nouvelle Pierre Antique pour remplacer celle perdue à Lastre. On en trouvait aussi dans l’océan, mais elles étaient bien plus rares et ardues à dénicher.

 

Les ouvriers étaient donc à pied d’œuvre et creusaient sans relâche le granit rougeâtre qui formait une profonde balafre dans le paysage verdoyant. Quelques jours suffirent à obtenir des résultats encourageants, et des pierres de tailles respectables passaient de mains en mains pour être présentées à Milic. Les prises étaient bonnes,  mais aucune des roches n’avait l’envergure d’une cœur de cité et ne méritait qu’on la nomme.

La garde qui sécurisait le chantier commençait à s’acclimater à la région, dont le calme relatif ne fut troublé qu’en de rares exceptions par quelques lutins chapardeurs et couards, qui occasionnèrent quelques frayeurs sans gravité parmi les travailleurs. Un mage ou deux étaient postés sur le rivage et scrutaient l’horizon en permanence, pour parer à toute intrusion maritime.

 

Milic passait ses journées à travailler les pierres récoltées en compagnie d’experts. On les taillait, puis on testait leur compatibilité, en essayant de mettre au point le réseau le plus optimal en termes de circulation de flux magiques. C’était le genre de travaux qu’ils effectuaient plus volontiers la nuit, pour mieux apprécier la comportement des gemmes. Une routine quotidienne s’était installée, et on déposait les pierres dans le quartier de l’architecte et des mages pendant la journée, qui prenaient le relais dès que la lumière commençait à baisser.

 

Puis, une nuit de pleine lune, alors que Milic était affairé sur une configuration de gemmes toute à fait convaincante, un vacarme retentissant vint troubler le silence habituel du camp endormi. L’architecte crut que son cœur allait s’arrêter, quand il réalisa que c’était des cris de joie qu’il entendait. Il cru entendre son nom, et sortit. Des ouvriers qui avaient veillé particulièrement tard lui expliquèrent qu’ils avaient été attiré par un endroit spécial, qu’ils travaillaient depuis des jours, et que, malgré l’épuisement, ils n’avaient pas pu s’empêcher de continuer de creuser. Leurs explications devenaient de plus en plus confuses à mesure qu’ils tiraient littéralement le Maître architecte par le bras, qu’ils relâchèrent devant un immense trou béant dans la roche. Milic faillit tomber à genoux. La pierre qu’ils avaient dégagée était si énorme qu’ils n’avaient pas encore pu l’extirper entièrement. Kros était une naine comparée à ce rocher monumental, d’un bleu si profond qu’il en était presque noir. Milic essaya de parler mais rien ne sortit, les idées se bousculaient dans sa tête. C’était une découverte tellement importante qu’elle en était dangereuse. Il était vitale que cette pierre parvienne à Astralas dans les plus brefs délais, et que toutes les précautions soient prises au plus vite.

 

Dans la liesse générale, la garde ne remarqua pas tout de suite la présence d’intrus qui les observaient depuis les hauteurs rocailleuses, à la lisière de la forêt qui bordait le canyon. L’engouement se transforma instantanément en silence gêné. Les étrangers fixaient le chantier et leurs occupants, qui levaient des yeux ronds en leur direction. Milic s’avança, et s’adressa au guerrier le plus visible, visiblement le chef de groupe. C’était un colosse aux yeux étincelants, et dans la pénombre, il ne distinguait que deux immenses cornes au niveau de sa tête.

 

« Ola ! Qui va là ? »

 

La silhouette leva une torche. Milic vit alors que les cornes n’étaient pas celles d’un casque, mais faisaient bien partie du corps puissant qui le dominait . C’était des Ulaths, les barbares sanguinaires des Plaines Fournaises,  et bien qu’ils ne soient pas sur leur territoire, ils n’étaient pas si loin de chez eux. Le Maître Gith ragea intérieurement, il avait fallu qu’ils tombent sur eux maintenant. Le guerrier cornu ne dit rien, et Milic se décida à briser la glace.

 

« Nous sommes une garnison en mission pour notre Roy, s’attaquer à nous revient à nous déclarer la guerre. Veuillez décliner vos intentions. »

 

L’Ulath brandit un couperet gigantesque, grossièrement ciselé. Il  tendit l’arme en l’air, avant de la déposer à terre. Sans un mot, il entreprit de descendre le relief accidenté, seul, sans se presser. Tout le campement suivait le moindre de ses mouvements dans une tension palpable, les mages étaient prêts à riposter, les mains déjà chargées d’étincelles et de volutes enflammées. Sans faire attention aux menaces dont il était la cible, l’Ulath s’avança en direction de Milic. Un peu trop près. Un des magiciens Giths tint l’étranger en respect, mais Milic l’arrêta d’un signe et reprit.

 

« Vas-tu nous dire ce qui vous amène ? »

 

« Vous êtes loin de chez vous » posa l’Ulath.

 

« Hum, en effet comme je te l’ai dit, nous sommes en mission ici… »

 

« Vous êtes des sorciers Githyankis, c’est bien ça? »

 

Milic fut un peu décontenancé par cette assertion brutale.

 

« Euh…non pas tout à fait, mais vous connaissez les Githyankis ? Enfin, ce ne sont pas vos ennemis ? »

 

L’Ulath eut un rire rauque.

 

« Ha ! Nous ne naviguons jamais, mais vous êtes connus. Plus que vous ne le voudriez… Que se passe-t-il sur l’île des Vents Salés en ce moment ? »

 

« Les Githyankis sont nos ennemis désormais, nous avons connus une guerre civile. C’était nos frères autrefois… » coupa Milic.

 

A son tour; l’Ulath parut désarçonné. Perplexe, il regarda derrière lui, en direction de son groupe.

 

« Bon, qui êtes vous alors? »

 

L’échange entre Milic et les Ulaths dura toute la nuit, et fut riche en révélations pour les deux parties. Les Giths sortirent enfin de l’anonymat par la meilleure des portes, car ce premier contact ne fut que le premier d’une longue série entre les deux espèces. Au matin, Milic avait été envahi par une fatigue paralysante, entêtante, mais au combien grisante. Les événements prenaient une tournure qu’il n’avait osé espérer, tous  les risques qu’avait prit son peuple se trouvaient récompensés, et il remerciait intérieurement son Roy d’avoir eut le courage de ses ambitions. L’acheminement de la nouvelle Pierre Antique ne fut qu’un détail, car les Ulaths offrirent leurs aide en échange d’un mage Gith pour accompagner leur détachement, mais ceci est une autre histoire.

 

 

 

 

4. Astralas.

 

 

Enfin. L’île se détachait sur l’horizon. Les picotements qui lui parcouraient l’épaule se répandirent dans tout son corps, et Fradernal eut un vertige. Derrière lui, des familles déchirées, mais aussi des rescapés, des portés disparus l’accompagnaient, dont les yeux se remplissaient de larmes à mesure qu’Astralas se profilait en face d’eux.

 

D’îlots en archipels, Le Roy avait mené expédition sur expédition, renforçant à chaque fois ses forces. Il était parti avec un frêle esquif, et il revenait avec une flotte. Les rares Githyankis à avoir croisé sa route l’avaient payé plus que de leur vie, et le monarque déchu avait réalisé avec une rancune mauvaise, qu’il appréciait toutefois à sa juste valeur, à quel point la guerre avait aussi affaibli les forces des anciens.

 

Enfin, le passé était balayé. Les Githyankis ne seraient plus un obstacle pour les Giths, qui avaient payé le prix de leur liberté cent fois. Ils ne perpétueraient plus les traditions viciées d’une civilisation déviante, et ils marcheraient la tête haute à la face du monde, quel que soit leur destin.

En réalité, il tentait de se persuader lui-même, en déniant le traumatisme de la guerre. Il présentait de sérieux symptômes paranoïaques qu’il tentait par tous les moyens de cacher à ses sujets, mais il se sentait constamment surveillé, jour et nuit, se retournant fréquemment comme s’il traquait une ombre.

Toutefois, Fradernal cessa progressivement de ressasser ses démons à mesure qu’ils approchaient d’Astralas. Une puissance inconnue et d’une grande densité l’envahissait peu à peu. Il se sentit enveloppé par l’île, des vibrations apaisantes le transportaient, et il réalisa soudainement que son épaule ne le démangeait plus. Il ne se retourna pas vers l’équipage quand lui aussi, il se mit à pleurer.

 

Les navires jetèrent l’ancre à bonne distance, et on achemina progressivement les rescapés jusque sur l’île dans de petites embarcations. Le Roy resta seul à son bord, et demanda que Dolf, le Maître Instructeur, et Milic le rejoignent, pour s’entretenir avec eux en privé. Il observait la foule de loin, qui accueillait les rescapés sur la plage dans des explosions de joie. Le soleil allait se coucher quand une barque déposa finalement les deux Maîtres Giths à bord. Dolf marqua un temps d’hésitation alors qu’il contemplait son Roy pour la première fois depuis des mois, en constatant avec un air stupéfait son amputation et les traits de son visage transformés par l’épuisement. Milic n’eut cure des convenances et enlaça Fradernal chaleureusement, qui se laissa faire de bon cœur.

 

« Il faut que vous voyez la Pierre, il faut la nommer ! » fit-il sans introduction.

 

Le Roy parut surpris et ne répondit pas de suite, et Milic eut alors un regain d’enthousiasme.

 

« Elle est prodigieuse, elle est haute comme trois hommes ! »

 

« Comment ? A ce point ? »

 

La révélation était de taille, Fradernal avait du mal à y croire. Milic fit part de son expérience depuis qu’ils s’étaient séparés sur la Mer Astrale, ce qui contribua à installer une atmosphère enjouée et détendue. Dolf souriait comme il entendait son récit pour la centième fois, sans toutefois pouvoir quitter le Roy des yeux. Leur monarque semblait hanté, plus abîmé qu’il ne le laissait paraître, et il en ressentit une grande tristesse. Il avait trop donné. Fradernal finit par remarquer son air affecté et arrêta Milic d’un signe bienveillant, comme s’il endiguait une avalanche.

 

« Nous avons toute la nuit, Milic, tu me conduiras au sanctuaire tout à l’heure, mais j’ai d’importantes directives dont je dois vous faire part sans attendre, spécialement à toi, Dolf. Tout d’abord, comment se porte l’île et ses habitants ? »

 

Dolf se redressa d’un bond, les yeux pétillants.

 

« Votre Grâce, et bien, à merveille! C’est un paradis comparé à ce que nous avons connu à Lastre, et grâce à Milic et son groupe, l’île est protégée par une magie d’une puissance inégalée à ce jour. La surprise a été double quand ils ont débarqué avec leur trouvaille, accompagnés de ces barbares à cornes qui veulent s’associer à nous. Vous êtes au courant, non ? »

 

« Oui, j’ai eut vent de la nouvelle et j’entretiens une correspondance avec leur chef. »

 

« Ah…? »

 

« Dolf, je sais aussi avec quelle efficacité tu as su t’occuper de notre cité et de ses habitants en mon absence, et je ne pourrai jamais te remercier suffisamment. Je sais ce qui t’en a coûté personnellement, je connais l’histoire de ta famille mieux que quiconque, et ton courage est rare. Malgré cela, j’ai honte d’avoir de nouveau besoin de toi pour endosser les responsabilités du commandement d’Astralas, car je ne peux rester pour assumer mes fonctions. »

 

Les deux Maîtres se regardèrent avec effroi, et Milic s’écria;

 

« Mais…Nous avons besoin de vous plus que jamais ! Toute notre communauté compte sur vous ! »

 

Le Roy ferma les yeux, et un vague sourire éclaira son visage.

 

« Au contraire Milic, une fois que j’aurais nommé la Pierre, vous n’aurez plus besoin de moi. Vous aurez un artefact au maximum de sa puissance, et moi je suis vidé. J’ai besoin de suivre la deuxième étape de mon credo. Dolf, tu es celui qui va transmettre la suite de mon enseignement aux autres Giths, et les jeunes recrues suivront cette voie désormais. Nous ne somme plus sous la coupe de nos ancêtres, et ce qui se trame sur le continent nous dépasse tous.  Je vais partir pour Forkas et effectuer un pèlerinage en solitaire, là où les premiers Moines Sorciers ont maîtrisé la magie noire. Je dis que chaque Gith doit à son tour se trouver un but et une destination, et mener à bien sa propre quête. Les détails de notre charte sont rédigés dans ce parchemin. »

 

Il tendit un rouleau scellé à Dolf.

 

« Nous devons connaître et nous confronter  au monde qui nous entoure si nous voulons survivre. Notre île, bien que puissante, est trop petite. Nous ne devons pas retomber dans la même torpeur mentale qui a corrompu nos ancêtres. Le destin d’un Flagelleur est de s’émanciper des attaches terrestres pour dissiper tout son être dans les courants astraux, pas de se recroqueviller dans un culte mortifère. Que chacun le comprenne bien et agisse en conséquence, mais tout ceci était déjà en gestation dans mon premier manifeste. Et ne vous inquiétez, je reviendrai à Astralas, j’ai juste besoin d’un peu de temps. »

 

Dolf serrait le parchemin, l’air attentif.

 

« Dolf, nous nous reverrons demain. Avant mon départ. je ferai aussi un discours à la population, mais pour l’heure, Milic va me conduire au sanctuaire. »

 

Le trio prit place dans la barque et rejoignit lentement l’île dans la nuit étoilée, sans un mot. Dolf les quitta quand il passèrent devant la commanderie, et bientôt le Roy et Milic se tenaient face au Sanctuaire Sacré, dissimulé à l’écart, au nord-est d’Astralas.

A l’intérieur du mausolée, les murs étaient bariolés de glyphes en tout genres, et un bassin avait été creusé au centre de la pièce ronde, dans lequel miroitait une eau aux volutes étincelantes, directement alimentée par la Pierre Antique. Fradernal resta ébahi un long moment devant l’artefact, serti à même la roche au fond de la salle, inondant les lieux d’une intense lueur bleu.

 

« Vous sentez, hein ? » dit doucement Milic.

 

« Prodigieux… »susurra Fradernal, le visage illuminé par l’expression émerveillée d’un enfant. « J’ai l’impression que mon bras pourrait repousser ! » dit-il en riant.

 

« Ne plaisantez pas, vos gènes reptiliens conjugués à une exposition prolongée rendrait la chose possible, selon moi. » Milic avait l’air sérieux.

 

Fradernal lui adressa un regard complice en coin.

 

« Ma foi, pourquoi pas, mais je ne prendrai pas tout de suite le temps de vérifier. Tu as accompli des miracles durant ton expédition, Maître Architecte, la cité est entre de bonnes mains. »

 

Ils conversèrent longtemps jusqu’au milieu de la nuit après avoir quitté le Sanctuaire. La Pierre fut baptisée Cosma, tant elle donnait l’impression d’être une porte ouverte sur l’univers. Milic quitta Fradernal avant l’aube, dont il comprenait mieux les motivations et envers qui il avait plus que jamais une confiance aveugle. Alors, enfin seul, le Roy contempla les paysages bucoliques de leur nouveau foyer, et flâna dans ses jardins sauvages.

Empli d’une force nouvelle, il n’en retomba pas moins dans une solitude affectée, et peu de temps s’écoula avant qu’il ne se sente à nouveau observé, et replonge dans une anxiété par trop familière. Son regard scrutait la moindre ombre allongée que les premiers rayons du soleil projetait dans les broussailles et entre les arbres, quand soudain son souffle coupa court. Une silhouette l’observait, perchée sur un rocher prêt de la côte. Fradernal cru qu’il rêvait, et mit un certain temps avant d’accepter la réalité de l’apparition, et de reconnaître son garde du corps. Arnash le salua, puis lui fit le signe des Flagelleurs, en portant son index à ses lèvres; l’invitation au silence. Il disparut comme il était venu, et Fradernal comprit qu’il avait franchi le dernier stade des Flagelleurs, celui du Garde Fantôme, des gardiens invisibles liés corps et âme à leur Maître, qui ne se montrait jamais plus sauf en cas d’urgence. Peu de nobles pouvaient se vanter d’être en si bonne compagnie. Ce matin là, Fradernal plongea dans un sommeil qu’il n’avait plus connu depuis, lui sembla-t-il, des siècles entiers.

 

 

Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps / 4ème partie

4. La source d’Artanis.

Sikilas voyait des stèles se détacher au dessus de lui, sur le sommet de la butte, alors qu’il rejoignait Othar et achevait les quelques mètres qui le séparaient de la fin de son ascension. La source se trouvait sur un minuscule plateau, abritée dans une grotte à demie ensevelie. Le terrain était soigneusement aménagé, bariolé de toutes sortes de protections et d’avertissements. Des fétiches se balançaient au bout de leur fil d’argent, des glyphes recouvraient chaque rocher et chaque pierre du périmètre. Les lieux n’étaient pas seulement lugubres, ils étaient aussi chargés d’un fureur meurtrière palpable, extrêmement déstabilisante.
A peine étaient ils entrés dans la grotte que Sikilas suffoquait, la poitrine serrée. Il ne savait pas pourquoi, mais la tête lui tournait, et il sentait l’évanouissement poindre. La galerie ne s’enfonçait dans la terre que de quelques petits mètres, comme un terrier, avant de s’ouvrir sur un large bassin cerclé de roche, avec juste assez de place autour pour circuler. Quelque part, une faille laissait passer un filet d’air et quelques rayons de lumière, ce qui soulagea un peu le sous-officier.
Othar sourit en apercevant son teint livide ;
« C’est normal, quiconque pénètre ici subit le même malaise. Ceux qui comme moi, ont déjà été immergés, ne sont pas affectés. Pour l’instant, veille à ne pas trop te laisser aller », précisa-t-il pendant qu’il répandait des pétales d’Ail des ours et de Digitale Pourpre sur le sol.
Le rituel qu’il préparait était mal connu, voir totalement oublié des elfes. Sikilas le regardait faire, en tentant de se remémorer l’historique du lieu. La source était tristement célèbre pour avoir été un des premiers territoire contaminés lorsque les Ombres s’étaient répandus sur Teredia. Pour les elfes, la légende d’Artanis était un récit partiel, enveloppé de mystère, emblématique de la sombre période dont il était issu. L’histoire relatait le désespoir d’une princesse Elfe ayant perdu son mari et son unique fils, assassinés lors d’une partie de pêche par une sirène des Eaux Troubles, au lac de Fartage. Terrassée par le chagrin, la princesse Artanis sombra dans la folie. Elle s’échappa d’Enora pour laisser libre cours à son désir de vengeance, et tua la sirène maléfique. Blessée à mort elle aussi, elle se réfugia non loin, dans la grotte qui abritait la source du lac, et se laissa mourir à cet endroit. Ainsi la légende voulait que son esprit dément hante encore la source, entravé par son désespoir.
Sikilas eut un vertige, et s’adossa à la paroi. Othar s’avança vers lui.
« Tu es encore debout, félicitations. »
Pendant un moment, Othar ne fit que parler de banalités pendant qu’il installait Sikilas au bord de l’eau. Le sous-officier se sentait de plus en plus glisser vers un état second, et se laissait faire par son guide, dont la présence se faisait de plus en plus lointaine. Othar l’aida à se déshabiller, et Sikilas se retrouva bientôt immergé jusqu’à la poitrine, somnolant lourdement, bien installé sur un bord de la source.
« Sikilas…Sikilas! »
La voix le tira un peu de sa torpeur. Les deux yeux violets d’Othar étaient plongés dans les siens.
L’elfe noir lui prit la main. Il posa une dague d’ébène brillante sur une partie charnue de sa paume, en dessous de l’auriculaire, et fit glisser la lame. Sikilas sentit le filet de sang couler et sa main retomber dans l’eau.
« Va maintenant… », dit Othar en s’installant à l’écart, dans un coin sombre de la grotte.
Pendant qu’il sombrait, les reflets de l’eau dansaient sur la voûte rocheuse au dessus de lui, et le grattement des arbres au dehors se faisaient plus insistants. Un voix féminine chantait, lointaine, doucement. Il perdit connaissance alors que l’eau était prise d’étranges mouvements, et que des courants chauds et froids se mélangeaient autour de lui. L’instant d’après il se retrouvait sur les rives du lac de Fartage, et cru un instant que le rituel était terminé. Mais, ne se rappelant pas comment il était parvenu jusque là, il chercha Othar des yeux une seconde, avant de s’apercevoir qu’il entendait toujours la musique, plus forte, et incroyablement séduisante.

Il n’eut pas le temps de comprendre, et son point de vue changea légèrement. Il se trouvait à désormais derrière un homme et son enfant, en train de pêcher. L’enfant tenait une canne à pêche et regardait son père avec inquiétude. L’homme avançait, envoûté par le chant féminin en provenance du lac, puis plongea soudainement. Sikilas ne pouvait rien faire d’autre que regarder, et il vit l’homme se faire happer dans un tourbillon d’eau bouillonnante et noire, qui disparu comme il était apparu. L’enfant s’était avancé, et pleurait à gorge déployée, de l’eau jusqu’au chevilles. Une explosion retentit à quelques centimètres en face d’eux, en soulevant un geyser d’eau noire. La sirène des Eaux Troubles jaillit de derrière le rideau de gouttes qui retombait, en hurlant , tout crocs dehors, une dague dans chaque main. Comme s’il était à la place du garçon, Sikilas vit un tourbillon fondre sur lui et le tranchant des lames se mêla à l’angoisse, l’horreur et l’incompréhension.
Il ne vit plus rien, mais perçut un râle ou une plainte, faiblement. Progressivement, il sentit une vague de colère le submerger, avant d’être subitement et entièrement envahis par une rage intolérable. Il vit une pièce sombre. Il vit Artanis tuer un garde, puis s’enfuir. Hors du temps et de l’espace, il la suivait dans la forêt. Il ne sentait plus son corps, comme s’il avait oublié qui il était.
Sur les rives du lac, il vit la princesse attirer la sirène en jetant à l’eau une tunique de son mari décédé. Les deux ennemis s’agressèrent mutuellement dès qu’ils se virent, leurs hurlements se confondant. La violence de l’assaut fut tel qu’Artanis était déjà bariolée de blessures quand elle parvint à saisir la gorge de la sirène. La légende rapportait que c’était à cet instant qu’Artanis avait été contaminé, son sang s’étant mélangé à celui de la sirène, ce qui était vrai. Cependant, Sikilas assista à la suite. Artanis, un œil crevé, et mutilée à plusieurs endroits, avait toutefois immobilisé sa proie. La nuque cassée, les bras désarticulées, la sirène ne pouvait que geindre quand la princesse commença de la dévorer vivante.
C’est à ce moment là que la garde de Fartarrus la retrouva. Les soldats se précipitèrent pour écarter la princesse, mais celle-ci les tua jusqu’au dernier, avec une aisance terrifiante, avant de retourner à son repas.
Sikilas sentait son corps de nouveau tandis qu’il regardait la princesse s’éloigner en direction de la source, en hurlant des propos gutturaux incompréhensibles, proche de l’animal. Il sentit aussi, comme les sens lui revenaient, que la sensation de fureur ne le quittait pas. Il se réveilla. Othar le regardait. Sikilas se leva, en proie à une panique et une colère virales.
Othar le fixa de son regard étincelant, puis finit par dire:
« Avant que tu ne demandes, je te le dis: ça ne passe pas. Te voilà fin prêt à entrer dans la haute. »
Sikilas siffla, la poitrine en feu. Il commençait à maudire tous ceux qu’il croisait depuis qu’il était revenu à Fartarrus, comme s’ils s’étaient donner le mot pour ruiner son existence.

Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps / 3ème partie

3. Othar.

Parmi les innombrables secrets que recelait Fartarrus, il existait un chemin enchanté qui, même si la ville était située à des kilomètres des côtes, conduisait directement au bord de l’océan. Sur une jolie plage de galets, surnommée la crique de la Corne d’Eau, surgissait de manière assez incongrue une grande aiguille de roche, qui pointait légèrement vers la mer. C’était un ancien phare, creusé dans la pierre, qui avait depuis été réaménagé en temple sacré. Aux pieds de l’édifice, un réseau de pièges et de fils reliés recouvrait le sol, et l’accès était formellement interdit au public.

C’est là que le sous-officier Sikilas se rendit, au terme de sa première journée de retour dans la capitale. Le soleil couchant irradiait le paysage de lumière mielleuse et dorée, et pourtant Sikilas n’avait jamais trouvé Fartarrus si peu chaleureuse. Toute la ville était sur le pied de guerre, et il venait d’écoper de la pire promotion qui puisse être. Il était en passe de prendre la tête d’une armée, et d’entrer dans la famille royale, lui qui avait débuté comme simple éclaireur. En temps normal, il était quasiment impossible pour un elfe, de son vivant, de s’élever socialement tant l’ordre social était rigide, mais la guerre avait forcé le destin. D’aucun aurait considéré cela comme une bénédiction, mais Sikilas connaissait le jeu des puissants, et ne goûtait guère les coutumes de la cour. Surtout, il ne se voyait pas danser à la mesure des exigences d’une princesse.
La nuit tombait, et le sous-officier n’était pas venu pour admirer le patrimoine de l’île. Patiemment assis sur une souche de bois mort, il attendait Ohtar, un guerrier elfe noir de haut rang, devenu un héros de Fartarrus. Réputé plus vieux que le Roy lui-même, le mythe voulait qu’il n’ait jamais essuyé une seule blessure tout au long de sa périlleuse carrière. De tempérament discret et peu bavard, il vivait reclus, ce qui convenait parfaitement à Sikilas, qui n’avait aucune envie qu’on lui serve un discours creux en préambule du rituel. De ce point de vue, il remerciait les Esprits de l’avoir pour mentor.
En effet, il ne suffisait pas d’anoblir le premier venu et de le canoniser chef des armées pour en faire un nouveau membre de l’aristocratie. Les traditions des elfes étaient sophistiquées et incontournables, et elles s’adaptaient aux individus en considérant leur rang, leur famille et leur profession. Au minimum, Sikilas savait qu’il aurait droit à une partie de chasse, mais c’était sans compter sur l’ingéniosité dont pourrait faire preuve Ohtar pour corser l’épreuve.
L’elfe noir ne se montra qu’au moment où les derniers lueurs du jour mourraient. Il attendait au sommet de la Corne d’Eau, et observait Sikilas. Ce dernier se redressa d’un coup en apercevant les yeux d’Ohtar posés sur lui, qui brillaient comme deux feux follets violets au milieu de son visage sombre. La silhouette se releva, mince et élancée, et pointa un doigt vers les récifs sur la gauche de Sikilas. L’elfe noir dégaina un arc noueux, au bois brillant. Sikilas reconnu l’Arc des Vents Secs, une arme légendaire, aussi célèbre que son propriétaire. Sans armer aucune flèche, Ohtar visa, et tira. Brusquement un souffle, ou plutôt une déflagration eut lieu tout autour de lui, et il disparu pour réapparaître instantanément à l’endroit qu’il avait désigné. Sikilas ne se laissa pas distraire et s’élança derrière son guide, qui s’échappait déjà dans les bois à la vitesse du vent.
Ils traversèrent la forêt à une telle vitesse que Sikilas dût se fier aux mouvements d’Ohtar pour ne pas se laisser distancier, tout en se concentrant pour éviter les arbres qui défilaient autour de lui. Il connaissait l’île comme sa poche et pourtant, il aurait été bien incapable de dire où ils se trouvaient. Quelques zones lui semblaient vaguement familières, mais les Ombres avaient radicalement transformé le paysage, les arbres tordus s’agitaient bizarrement, l’air vibrait de magie impie et une atmosphère lugubre nimbait les lieux.
Ohtar arrêta soudain sa course saccadée, au beau milieu d’une clairière beaucoup trop exposée au goût de Sikilas. Il se tenait immobile, les pieds enfoncés dans les feuilles mortes, quand le sous-officier le rejoint, en pensant reconnaître le terrain.

« On est pas dans la zone d’Artanis par hasard ? »

« Si, se contenta de répondre le guerrier. Restes concentré. »

Sikilas remarqua alors les Ombres. Entre les arbres, tout autour d’eux, des créatures se faufilaient dans leur direction, et les encerclaient progressivement. Leur nombre était tellement incroyable qu’elles se confondaient les unes avec les autres, et passaient pour de simples ombres agitées par le vent. A cet instant, Sikilas cru qu’Ohtar avait perdu l’esprit. L’elfe noir avait les deux mains jointes sur son arc, qu’il avait planté dans le sol, entre ses pieds. Il marmonnait d’inaudibles incantations, pendant qu’à la lisière de la clairière, les premières créatures démoniaques commençaient de se jeter sur eux. Sikilas décocha quelques tirs et faucha une gorge, un œil, avant de littéralement clouer un monstre sur un arbre. Mais, désemparé, il regardait les centaines d’assaillants fondre sur eux et se cru perdu, quand une déflagration retentit à nouveau. Cette fois, une vingtaine de traits partirent simultanément dans tous les sens, comme autant de flèches tirées avec une force colossale, en évitant de surcroît les obstacles. Sikilas regarda les tirs confluer vers le sous-bois, bouche bée. Des cris monstrueux retentirent, puis plus rien. En une attaque, Ohtar avait vidé la zone. Le paysage s’éclaircit légèrement, et l’on distinguait à nouveaux les environs sous la clarté lunaire. Devant eux, la clairière se refermait sur une pente raide, au relief accidenté et envahie par la végétation, dépourvue de chemin praticable.

« On y est », dit simplement Ohtar.

Ils se trouvaient effectivement aux pieds de la source d’Artanis, située en haut de la butte. C’était le cours d’eau par lequel les Ombres avaient infiltré l’île, et par lequel elles continuaient d’arriver le plus souvent. Malgré tous les efforts fournis pour endiguer le mal, les Ombres revenaient toujours, et il avait été impossible de rendre à la source sa pureté originelle, qui demeurait la zone la plus sensible et la plus surveillée de Fartarrus. Sikilas garda le silence pendant qu’ils commençaient d’escalader la côte.

Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps / 2ème partie

2. Enora.
Abstraction faite de ses frontières, Fartarrus demeurait un havre de paix sans équivalent dans tout Teredia. De l’autre côté de la forêt sauvage et menaçante, le cœur de l’île était à l’abris, et les clairières et les plaines fleurissaient, protégées par des esprits intactes et bienveillants. Pourtant, même dans cette zone, la capitale de Fartarrus restait introuvable. Ses accès, invisibles et secrets, changeaient d’emplacement selon les saisons, et constituaient les seuls passages vers la ville des Elfes. A l’intérieur, les limites de la cité s’évanouissaient dans une végétation incertaine, les premiers quartiers arboraient des jardins suspendus fabuleux, et les rues pavés étaient des chef-d’œuvres de mosaïque. Au centre de la ville, l’immense arbre d’Enora s’élevait dans le ciel, ses branches semblant se ramifier à l’infini. Quiconque avait la chance de pouvoir le contempler était saisit d’étonnement, et se demandait invariablement par quel magie l’arbre n’était pas visible de l’extérieur de l’île. Enora était un mystère pour les elfes eux-mêmes, qui le considéraient comme leur Père. C’était le pilier de leur civilisation et la source de leur longévité, qui canalisait toute l’énergie de l’île.
A l’intérieur, l’arbre était un immense palais. Certaines salles semblaient trop grandes, l’architecture était trompeuse, et il était facile de s’y perdre et de se retrouver inexplicablement au beau milieu d’un sous-bois irréel. Les étages se succédaient ainsi, habités par des nobles, dont les familles constituaient toutes des branches plus ou moins éloignées de la famille Belassiel elle-même. A mesure que l’on s’élevait dans l’arbre, on remontait la hiérarchie aristocratique, jusqu’aux rangs les plus importants, pour finir dans les quartiers du Roy lui-même, au sommet d’Enora.
C’est dans ces luxueux couloirs qu’Olius, un des principaux conseillers du Roy Belassiel, déambulait en se dirigeant vers les appartements de sa sainteté, lorsqu’il croisa un sous-officier au détour d’un couloir. Il était peu commun de voir un soldat ici, et l’intrus, couvert de boue de surcroît, ne l’avait même pas salué. Olius regarda le malotru disparaître derrière un escalier, avant de frapper à la porte du Roy. Il entra en se fendant d’une chorégraphie de révérences.
La pièce était un lieu d’études, jonchée de fauteuils et de tapis, dont les murs étaient couverts de bibliothèques. Au fond de la pièce, un lourd bureau de bois supportait des piles de documents et de cartes. Derrière, une porte-fenêtre grande ouverte donnait sur le feuillage d’Enora, qui inondait la pièce d’une vive lumière verte. Le Roy était assis là, et regardait distraitement dehors, absorbé dans la contemplation de l’océan feuillu. Olius s’avança. Sur un côté du bureau, une carte du Royaume était affichée sur un tableau, avec toutes sortes d’indications. Ça et là, de petites fleurs blanches étaient épinglées sur le tissu. Sur le bureau, des médaillons étaient alignés, et le Roy en tenait un dans les doigts d’une main, en le manipulant pensivement. Forcé par l’habitude, Olius effectua une autre courbette.
« Votre Seigneurie… »
Le Roy lui adressa un regard bienveillant, fixa de nouveau le médaillon qu’il tenait, puis le jeta au milieu des autres sur le bureau. Olius remarqua alors que chacun des bijoux était frappé du sceau de chaque grande famille d’Enora.
« Toujours les Orleha ? » s’enquit le Roy.
« Je suis désolé, Excellence, ils réclament de nouveau un entretien privé… », répondit Olius comme s’il avouait un crime.
La famille d’Orleha était une des plus grandes familles de Fartarrus, qui bien entendu siégeait dans Enora, juste en dessous du Roy. La puissance dont ils jouissaient n’avait d’égal que leur aptitude au complot et au scandale. Depuis quelques mois, ils s’étaient mis en tête de marier leur fils aîné à la dernière fille du Roy, et menaient depuis une véritable campagne de séduction plutôt agressive. En temps normal, le Roy aurait facilement donner sa bénédiction pour une telle union, surtout aussi favorable.
« Sikilas est revenu de Nedmor… » ajouta Belassiel.
« Oh, c’est lui que j’ai croisé en entrant… il était méconnaissable ! », glapit Olius.
Le Roy pris une fleur blanche et l’épingla sur le tableau, juste au dessus d’un symbole de statue. Olius l’observa en se composant une expression dépitée, avant de s’alarmer;
« Le totem de la Bête aussi ? »
« Oui c’était le dernier, Sikilas vient de me le confirmer. Il n’y a plus aucun totem réellement efficace. »
« Malheur, le peuple va vraiment paniquer, cette fois! « , repartit Olius.
Le Roy sourit.
« Vu le cours prit par les événements, ce serait une aubaine. »
Ne sachant que répondre, Olius observait un silence affecté. Coupée du monde, la population de Fartarrus vivait effectivement dans l’ inconscience caractéristique des populations privilégiées, entretenant un rapport abstrait et distancié au monde. Les troubles qui secouaient Teredia ne la touchaient pas, et les récits du dehors sonnaient comme d’angoissantes légendes fort exagérées. Le peuple regardait les soldats aller et venir, en s’inquiétant vaguement, tandis que les nobles d’Enora continuaient de s’enivrer du jeux du pouvoir et d’intrigues politiques.
« Les Orleha sont puissants et appréciés par le peuple, continua Belassiel, mais totalement inconnus de l’extérieur, autant qu’ils le méconnaisse eux-mêmes. Leur fils est une jeune parvenu sans éclat, capricieux et mondain, épris de poésie. »
Le Roy empilait les médaillons les uns sur les autres tout en parlant.
« Les frontières du Royaume partent en lambeau, et nous accueilleront bientôt les Hommes aux portes de notre forêt. La garnison que nous enverrons en échange pour Nedmor se doit de nous représenter dignement, et je ne peux risquer qu’un jeune poète écervelé nous tourne en ridicule, et se répande en mondanités, et en caprices. »
Il marqua une pause, et du dos de la main, repoussa la pile d’emblèmes.
« Pour sceller notre alliance, j’ai besoin d’hommes de confiance. Sikilas est le seul candidat sérieux, à la hauteur d’une mission aussi exigeante. Marié à ma fille, il sera anobli, et leur couple assurera notre réputation à l’extérieur sans créer de vagues inutiles. »
Olius déglutit face aux conclusions du Roy, qui venait à peine d’entendre le rapport de Sikilas. La capacité du souverain à réagir vite aux pires situations était impressionnante. Il n’avait pas hésité à, simultanément, forcer un mariage, contrarier une des plus puissantes familles de Fartarrus, et persister dans une politique extérieure que l’opinion publique rejetait en bloc, à défaut de la comprendre.
Certains doutaient de l’immortalité du Roy Belassiel, mais Olius vivait à ses côtés, et savait qu’il était bien éternel. Parfois cependant, assez étrangement, il soupçonnait le Roy de se réjouir des troubles à venir, comme s’il en attendait quelque chose.

Chapitre 4 – Les Elfes – Fartarrus, la Cité à l’épreuve du temps / 1ère partie

1. L’enclave de Fartarrus.

Le sous-officier Sikilas hâtait le pas alors que la nuit tombait, et qu’il laissait derrière lui les forêts du sud. A présent, le chemin courait sur une plaine, et remontait plus loin entre les premiers tapis de fleurs d’un sous-bois qui délimitait l’entrée du Royaume des Elfes. A l’ouest, une brise marine remontait de la plage, là où la côte venait mourir sur les falaises de la presqu’île de Fartarrus, un immense morceau de terre qui s’enfonçait dans l’océan. L’ unique passage pour y accéder était cette zone côtière, déserte et idyllique, entre les Forets des Cités Perdues et le Désert de Fuisserage. L’atmosphère envoûtante qui se dégageait des lieux devenait rapidement inquiétante pour qui s’y attardait un peu trop longuement, et gare au visiteur obstiné qui franchissait le bois et pénétrait sur l’île.

Sikilas soupira. Il revenait pourtant de Nedmor après un long voyage en territoire Humain, mais de toutes les étapes, celle du retour au pays serait sûrement la plus pénible. Il quitta le chemin et coupa vers la mer. Depuis l’apparition des Ombres, la plaine était le seul endroit véritablement neutre de Fartarrus. Plus haut, les esprits qui gardaient la forêt ne se contentaient plus de perdre les visiteurs et de les rediriger vers la sortie, ils étaient désormais systématiquement hostiles, sans prendre en compte la nature de l’intrusion. Le sous-officier marchait donc sur la plage, sans ralentir son allure à mesure qu’il s’approchait de l’eau. Il s’avança dans le courant, mais ses pieds continuaient fouler la surface des flots, portés par un banc de sable, invisible depuis les berges, qui contournait les falaises de Fartarrus.

En effet les rives de l’île, qui jouissaient déjà d’une lourde réputation, représentaient désormais un danger pour les elfes eux-mêmes. La lutte contre les Ombres était plus vive encore sur le plan astral, et les Esprits de la forêt menaient une lutte féroce pour garder à distance les créatures corrompues qui tentaient de gagner l’île de toutes parts. Cette guerre d’usure affaiblissait peu à peu les forces de la Nature, et rendait les frontières de Fartarrus impraticables, sauf pour un groupe d’elfe bien préparé. Des animaux terrorisés ou corrompus rôdaient, et les courants magiques devenaient imprévisibles.

Sikilas progressait donc au dessus des flots, et contourna l’île sur un bon kilomètre avant de disparaître dans un épais nuage de brume. Après quelques instants, il se retrouva au beau milieu d’une crique marécageuse, où une berge discrète permettait d’accéder à l’île. Là, au sommet d’une butte, un immense totem de pierre se dressait, à l’effigie d’un ours, ou d’un loup. Le sous-officier s’en approcha en plongeant la main dans le col de son pourpoint. Il en tira un médaillon d’argent, frappé du sceau de sa famille, une tête de loup formée de branches entrelacées. Il ajusta le pendentif sur sa poitrine, et s’avança vers l’autel au pied de la statue, en tirant deux petits sacs de sa besace. Il répandit des plantes sur la pierre et jeta des cendres dans une niche abritant une lampe à huile. Au dessus, une fresque ornait le socle du monument, qui symbolisait des animaux convergeant vers le même point central, un soleil croisé avec une lune.
Ces idoles avaient été érigées pour canaliser les Esprits autour de l’île, et permettre aux elfes de faire entendre leur prière, ou, dans ce cas précis, d’annoncer leur présence pour se distinguer d’un intrus. Depuis le Déchirement, toutes sortes de phénomènes et d’anomalies avaient eut lieu aux frontières de Fartarrus, et il était même arrivé qu’un Esprit perdu se retourne contre un de ses fidèles. Le peuple elfique avait eut recours à toute sorte d’astuces pour contourner les failles de ce qui garantissait leur sécurité en temps normal, mais finalement, le Roy Belassiel réglementa durement les allers et venues de ses sujets, qui ne furent plus autorisés à voyager sans raison, et le moins longtemps possible .

Sikilas contourna la statue et entra dans la forêt. Ici, un brouillard fin recouvrait le sol moussu, et les arbres gigantesques, tous identiques, n’offraient aucun repère. Nul chemin ne permettait de s’orienter, et des flaques d’eau stagnante envahissaient le terrain. Le sous-officier ne semblait désorienté, et tout en pataugeant, il soufflait dans un cor en bois, qui crépitait d’un son grave presque inaudible.
Soudain, il se retourna. Une forme sombre avait détallé dans son dos. Sikilas tira son arc et repris sa route au pas de course. En quelques enjambées, il survola les derniers mètres le séparant d’un tertre, où il se mit au sec. Il prit position au sommet de l’imposant monticule de terre recouvert d’herbe, surplombé de minuscules dolmens gravés de runes, et attendit.
La luminosité baissa progressivement, et un grondement sourd résonna tout autour de lui. Sikilas brandit son médaillon en l’air, en tournant lentement sur lui-même. Une voix souffla, venue de nulle part et partout à la fois.

« Vol…Par ici… »

Un flot de paroles incohérentes lui parvenait. Sikilas jura en elfe et mit son arc en joue, à la recherche d’une cible. Il arrêta subitement son geste, et écarquilla ses yeux gris. En face de lui, une silhouette se faufilait entre les arbres, et s’avançait dans la lumière de la clairière. C’était un loup d’un gris sombre, dont le poil hirsute accrochait des reflets violets. Le filet de bave noir qui dégoulinait de ses crocs et le blanc de ses yeux vitreux étaient caractéristiques de ces animaux fous, contaminés, perdus entre les Esprits et les Ombres, qui abreuvaient leurs victimes de questions pour tromper leur vigilance, avant de les tuer. Malheureusement, ces prédateurs devenaient monnaie courante aux alentours de Fartarrus, mais c’était bien la première fois que Sikilas faisait face à un spécimen aussi prodigieusement développé. La bête faisait la taille de deux chevaux, et ses pupilles brillaient d’une lueur maligne. Sikilas savait que la créature allait essayer de l’amadouer. Il ajusta son tir.

« De gênes entremêlées, sans chemise ni guenille… Le jour gris se lève, et la cendre est soufflée…Avec ou contre le vent ? » demanda le loup. Son sourire se voulait avenant.

Le sous-officier visait l’œil. Décidément, l’animal était vraiment énorme. Sikilas se maudit d’avoir mis autant de temps à rentrer, puis tira.

Chapitre 3 – Les Ulaths De Tritard à la Montagne de Brumebleue / 5ème partie

5. Brumebleue.

Après cinq jours de marche, Laya avait fait escale dans chacun des postes annexés depuis le début de la campagne de Brumebleue. Elle s’étouffa de soulagement en apercevant l’entrée du dernier camp. A cette altitude, l’épaisse canopée ne laissait filtrer que de fines aiguilles de lumières à travers les feuillages. Une végétation dense et mortelle recouvrait entièrement la montagne, et entre les arbres, des sentiers et des chemins s’entrelaçaient, se perdaient, se rejoignaient, et égaraient fatalement le visiteur imprudent. La Montagne n’était qu’un énorme labyrinthe, dont il avait été long et fastidieux de percer les secrets.

Laya souriait en traversant le camp. Le désordre qui y régnait aurait été impensable en présence de la Matriarche, même après une victoire. La chasseuse dépassait des tentes éventrées, enjambait des bagages jetés à même le sol, en s’efforçant de ne pas écraser les fêtards endormis. L’endroit était un repère d’Eladrins, des lutins sauvages, qui connaissaient sûrement les heures les plus sombres de leur histoire en ce moment même. En effet, un groupe de soldats lançait les lutins en l’air, qui criaient de leur voix nasillarde si caractéristique. Les nains fusaient dans tout le campement, déclenchant l’hilarité générale à chaque fois, et aucun ne connaissait une fin glorieuse. Lorsque l’un d’eux passa au dessus d’elle en hululant tout du long de sa trajectoire en cloche, Laya eut beaucoup de mal à retenir son geste et à ne pas lui décocher une flèche en plein vol.

Les Eladrins avaient été gênants dans la prise de Brumebleue, mais plus loin, Laya ralentit en croisant le cadavre d’un énorme lézard, à peine entamé. Ces reptiles géants étaient les gardiens de la Montagne, et constituaient les adversaires vraiment dangereux de la région.

Au bout du camp, alors que la végétation commençait enfin à se raréfier, Laya vit deux gardes lui faire signe, et lui montrer une large ouverture entre les feuillages. Elle les remercia en crapahutant sur un chemin où les herbes se disputaient aux cailloux, et rejoint ainsi un plateau rocheux, où se terminait la forêt. Le territoire était à la lisière de Brumebleue, là où la Montagne finissait brusquement pour laisser place aux Forets des Cités Perdues en contrebas, et Laya savait qu’elle marchait à présent sur une de ces falaises frontalières.

Elle profitait de la lumière et du courant d’air froid qui s’écoulait des hauteurs, mais son relâchement fut de courte durée. Brusquement elle se figea d’effroi alors qu’en face d’elle, au beau milieu du plateau rocheux, se dressait un énorme lézard blanc et bleu, qui la fixait de son œil vitreux. Elle banda immédiatement son arc, mais remarqua un détail insolite. Le reptile était harnaché. En outre, il ne semblait pas du tout hostile, et il se détourna de Laya comme on se désintéresserait d’un moucheron.

C’est alors qu’elle remarqua Jok, assis sur un rocher, qui la toisait, la tête posée sur le poing. C’était le chef de guerre le plus laxiste et le plus familier qu’elle eut connu. Le meilleur aussi, en qui Rasal avait placé toute sa confiance, et à qui l’on confiait les plus périlleuses missions. Pour Laya, c’était surtout son frère de sang.

Jok était donc à la tête de l’expédition de Brumebleue depuis le début, et son corps en portaient encore les stigmates. Sa peau couleur de nuit était zébrée de cicatrices et de plaques grises, et sa musculature était proprement terrifiante. Une de ses cornes blanches avait été brisée, puis réparée, une séquelle dont personne ne connaissait réellement l’origine et qui alimentait la rumeur.

Laya désigna le gros reptile.

« Vous avez réussit à en domestiquer ? » demanda-t-elle sans préambule.

« Celui-là, oui. »

« Intéressant… » Laya avait autant d’admiration pour les facilités qu’avaient son frère avec les bêtes, qu’elle avait d’aversion pour son laconisme.

« Alors, quand arrive-t-elle ? » repartit Jok en parlant de Rasal.

« Pour l’instant elle reste au camp à l’entrée de Brumebleue. Ce n’est pas pour te transmettre une date que j’ai fait tout ce chemin « .

Jok ne relevait plus les entorses protocolaires de sa soeur, qui n’avait jamais vu en lui que le frère, et pas le chef.

« C’est incomparable à ce que vous avez accompli à Brumebleue, mais sache que les Boucans ont été démantelés, et qu’il est désormais question de déplacer Tritard ici dès que possible…Tiens, tes ordres dans le détail. » Tout en parlant, Laya lui avait remit un parchemin scellé.

Après avoir parcouru brièvement la note, Jok remarqua :

« Il est question d’abandonner la traque des autres camps en Brumebleue… »

« C’est précisément pour ça que je suis là. »

« Hmmm… » Jok attendait.

« J’ai accompagné la Matriarche depuis son départ de Tritard. Après avoir réglé la question des Boucans, nous avons mis le cap vers l’Ouest en direction de Brumebleue. Tu te souviens du gué qui permet de franchir la frontière des Plaines Fournaises vers la Montagne ? »

« Oui, on est tombé sur des vagabonds à l’époque, mais ils ont fuit » se souvint Jok, les yeux pleins de regrets.

« Nous ne pensions pas rencontrer de difficulté, nous… »

« Huuuummmm, je pense bien, puisque les ordres ont changé ! Accouches… »

Un début d’agacement qui satisfaisait Laya suffisamment pour qu’elle en vienne au fait ;

« Une sorcière. Elle est apparue sans crier gare, au beau milieu de nos troupes, et a commis un carnage en quelques secondes. On a réussi à la maîtriser alors qu’elle était sur la Matriarche, qui ne s’est pas laissée faire, comme tu t’en doutes. Elle n’a pas attendu que la sorcière refuse de parler, elle lui a simplement demandé avec quel bras elle exerçait sa magie avec le plus d’efficacité, puis elle lui a arraché l’autre. C’était pas très beau, elle a fait ça comme ça, sans instrument. Bref, c’était une agression assez exceptionnelle, et Rasal a gardé la sorcière captive pour l’interroger. Au final, elle a gardé la sorcière pour ses aptitudes magiques, et sa connaissance de Brumebleue. C’est elle qu’on va charger de dresser une cartographie plus exhaustive de la Montagne, et qui va nous aider à débusquer les tribus restantes. Ah oui, elle déconseille aussi de s’en prendre aux Eladrins, mais ça… »

Jok fit une moue en haussant les épaules.

« Comment s’appelle-t-elle ? »

« Yeta, c’est une humaine originaire des Contrées Sombres, selon ses dires. »

« Et tu dis qu’elle est des nôtres ? »

« Plus ou moins, Rasal la tient sous bonne garde en permanence. »

« Mmh. »

« Oh oui, une dernière chose! J’en ai vu un se détacher du lot lors de la capture de Yeta, un certain Lorkoch. Il faisait beaucoup d’efforts, et Rasal semblait l’apprécier… » Laya faisait des clins d’œil en ricanant.

Jok ne répondit pas. Il saisit sa sœur par la nuque, en maintenant fermement sa prise. Laya rigolait.

« Aïe, Aïe ! Arrête ! »

Il avança avec elle jusqu’au bord du plateau. La Montagne de Brumebleue s’arrêtait brusquement, comme coupée net, et un précipice s’étendait sous leur pied. La vue leur offrait un incroyable panorama, un océan de verdure qui s’étendait à perte de vue. Les Forêts des Cités Perdues venaient buter le long de la roche de Brumebleue, et marquaient l’entrée en territoire neutre. Jok se pencha vers Laya et murmura ;

« Loin au milieu de cette zone, c’est la Vallée d’Orion. Si Rasal n’a plus de travail pour moi ici, tu sais qu’elle est la prochaine étape de ma division ? »

« Bah elle va quand même pas vous envoyer directement dans les Cités Perdues… »

Laya appréhenda le silence de son frère en le regardant du coin de l’œil.

« C’est quoi votre histoire…? » hasarda-t-elle.

Jok la lâcha, lui rendit le parchemin qu’elle lui avait transmit, puis disparut un instant derrière un rocher. En parcourant les ordres adressés à son frère, Laya constata qu’effectivement, Jok était affecté comme éclaireur dans la zone contestée. Plus curieux était le ton du message, formel, très officiel.

« Elle te garde à distance… », remarqua-t-elle, taquine.

« Laya ! » Jok revenait avec un Eladrin ligoté sous le bras. Il esquissa un sourire plissé, en fronçant les sourcils. « Cherche pas, et profites de ton temps libre. »

Il posa l’Eladrin au bord de la falaise, en le frappant sur le crâne pour l’attendrir. Il prit son élan, et frappa du pied de toute ses forces dans le lutin étourdi. La victime s’envola au dessus du vide avec une amplitude prodigieuse. Laya gloussa en sortant son arc, et décocha une flèche en travers de l’Eladrin. Le frère et la sœur se félicitaient, en regardant le nain transpercé qui n’en finissait pas de dégringoler vers les Forets des Cités Oubliés.

Chapitre 3 – Les Ulaths De Tritard à la Montagne de Brumebleue / 4ème partie

4. Un risque considéré (2/2).

Quelques minutes passèrent, puis les bottes de la garde retentirent dans les couloirs, annonçant l’arrivée de Rasal. La silhouette de la Matriarche se découpait dans l’embrasure de la porte tandis qu’elle entrait lentement dans la pièce. Enveloppée d’une robe légère qui, sans outrepasser de justesse la bienséance, dévoilait un corps élancé et puissant, elle dodelinait de la tête comme pour feindre l’impatience, en jouant avec sa coiffe où s’entremêlaient tresses de cheveux et rubans de tissus. Son comportement, systématiquement indéchiffrable, contribuait de garder l’attention de ses sujets rivée sur elle.
Sa main caressait donc le mur, en même temps que son regard acéré parcourait la pièce, lentement, de pierre en pierre, de flambeau en flambeau, pour enfin se poser sur Lorkoch, figé telle une statue au garde à vous. Elle détailla l’ulath de la tête aux pieds, puis reporta son attention sur la table, le matériel d’alchimie, la potion vide, et le rapport de la séance.
L’atmosphère pourtant étouffante de la crypte devenait glaciale, et une tension palpable s’installait.
Rasal approcha en fixant Lorkoch de ses grands yeux jaunes, et s’arrêta juste à côté de lui sans le quitter des yeux. L’Ulath ne bougeait pas et continuait de regarder droit devant, pendant que la hanche de Rasal le frôlait alors qu’elle détaillait le contenu de la table. Elle brandit les notes de Lorkoch d’un geste désabusé en les parcourant distraitement.

« C’est fou tout ce que les gens sont prêts à faire pour rester en vie », remarqua-t-elle. Puis elle ramassa la fiole vide, qu’elle renifla. Vaïm transpirait et reculait en cherchant un recoin sombre où se cacher, mais Lorkoch restait impassible, les mains croisés et la mâchoire serrée.

Rasal reposa la fiole d’un geste félin, fit le tour de la table, et continua jusqu’au Boucan attaché au pilori. On entendit un frottement sec, un choc sourd puis un borborygme visqueux. Lorkoch tourna la tête, tandis que derrière lui Rasal retirait une lame longue et fine du thorax du prisonnier, qui s’effondrait.

« Oui, parfois il vaut mieux mourir…continuait-elle pensivement. Je veux dire, on accepte tant de choses intolérables, et des tas de gens ont une vie si misérable, qu’il est évident qu’ils seraient mieux morts. »

On ne savait pas à qui elle s’adressait vraiment, Rasal parlait le regard perdu dans les voûtes du plafond, en jouant avec la pointe de sa lame. Le métal de l’arme accrocha subitement un reflet, et le flash eut pour effet incongru de faire sursauter un garde.

La Matriarche sortit de sa rêverie, presque étonnée. Elle se tourna lentement. Cette fois, nul doute qu’elle s’adressait directement à Vaïm, avec un large sourire.

« Je ne t’avais pas oublié. »

Le geôlier incarnait la peur de manière tout à fait convaincante, recroquevillé sous un échafaud.

Rasal revint se placer face à Lorkoch. Le carnet d’aveu toujours dans une main, elle lui effleura une corne du bout des doigts.

« Bien entendu, l’utilisation de mousse rouge a pu déformer ses aveux. Si tes informations s’avèrent erronées, tu paieras. Tu es intelligent, mais fais attention. »

Ce n’était pas vraiment une menace, Lorkoch savait qu’il marquait des points. A vingt ans, ses cornes étaient encore intactes malgré son audace caractérisée, car il savait plier le monde à sa volonté sans dépasser certaines limites. Il aurait facilement pu perdre une corne pour son petit écart alchimique, mais au regard des événements, c’était un risque considéré, car la demi-mesure n’assurait guère la longévité d’un Ulath. Rasal était bien moins clémente envers ceux qui fuyaient leur responsabilités, comme en attestaient les plaintes du pauvre Vaïm, qui réalisait qu’il ne quitterait pas la pièce.

« Tu peux disposer, j’ai une affaire à régler avec ce geôlier. »

Très peu soucieux de connaître le fond de l’histoire, Lorkoch laissa Vaïm aux mains de la Matriarche et referma la porte derrière lui. Il n’était pas encore midi, ce qui lui laissait l’après-midi entière pour préparer son paquetage.

Chapitre 3 – Les Ulaths De Tritard à la Montagne de Brumebleue / 3ème partie

3. Un risque considéré (1/2).
Dans la salle de torture, au beau milieu de la prison, Lorkoch ne savait plus comment faire taire le prisonnier, plus bavard qu’une commère à son lavoir. Il se débattait sur son pilori, en sueur, les yeux exorbités. La drogue qui l’avait fait avouer l’instant d’avant le faisait maintenant complètement délirer, et Lorkoch l’écoutait parler avec une curiosité amusée de lapins-moutons à six têtes dévoreurs de laitues. De toute façon, l’emplacement du camp des Boucans était désormais connu, et Lorkoch rabattit la cagoule sur les yeux du malheureux en le bourrant de coups pour le faire taire.

En face, un autre captif était attaché à un poteau, passablement mutilé. Vaïm, dont les gestes trahissaient l’ennui de la routine, s’affairait sur le détenu, qui hurlait tandis qu’on lui retirait des fragments de bois plantés dans les genoux. Sans se retourner, le geôlier lança à Lorkoch;

« Elle va s’en apercevoir, tu va payer si elle l’a mauvaise… ».

Bien entendu, il faisait allusion à l’utilisation de la décoction de mousse rouge, des lichens en provenance des Marres Desséchées.

« Et alors, je sais bien ! Voilà que tu t’occupes des questions d’honneur maintenant, avec tes cornes sciées au ras du crâne… », ricana Lorckoch en retour.

Vaïm ne répondit pas. C’était un lourdaud aux idées courtes. Ses écarts légers mais constants lui avaient coûté ses cornes très jeune, et il n’avait survécu qu’en s’acquittant des besognes les plus serviles. Chez les Ulaths, ce genre de comportement n’allongeait l’espérance de vie que le temps qu’on vous remplace, mais Vaïm avait su se faire oublier dans le cloaque des cellules de la prison, et il endurait sa condition en affichant une loyauté sans faille, obligée et permanente. Ce faisant, il n’aimait pas que l’on mette en péril sa tranquillité.

Et justement, la drogue qu’avait utilisé Lorkoch sur le prisonnier était une excellente source d’ennui. Durement réprimée, son utilisation provoquait des hallucinations ambiguës, qui décuplaient l’affection du consommateur. Un tel voyait une simple bûche devenir sa fille adorée, un autre reconnaissait l’amour de sa vie dans n’importe quel visage crasseux. Sous l’effet du poison, le Boucan n’avait pas assisté au supplice d’un simple quidam, mais bien à celui de sa bien-aimée, ou à quelque autre vision nécessairement insupportable dans de telles conditions.

Cette technique faisait tout avouer, mais restait interdite, et si Lorkoch se savait sur le fil, il estimait que les informations en valaient la peine. A tout prendre, risquer sa vie ou son honneur était digne de la Matriarche, et des informations de première main étaient toujours le meilleur remède pour prévenir sa colère. En fait, Lorkoch n’espérait perdre qu’un petit bout de corne dans l’affaire, ce qui était un calcul réaliste.

« On ne devrait pas cacher les.. » commença Vaïm en désignant le matériel d’alchimie.

« Non », coupa sèchement Lorkoch.

Chapitre 3 – Les Ulaths De Tritard à la Montagne de Brumebleue / 2ème partie

Un matin à Tritard (2/2).

Lorkock rejoignait donc lentement la salle de torture en profitant de la fraîcheur matinale. Si à l’issue de la séance d’aujourd’hui les Boucans parlaient, et que leur repaire était découvert, l’affaire était réglée. Rasal materait le dernier groupe libre de la région, et pourrait se concentrer toute entière à l’expansion de la horde hors des Plaines Fournaises.

Lorkoch bifurqua vers le centre du camp, sur le chemin en direction de la Grande Tente de Rasal. Au fur et à mesure qu’il approchait, les silhouettes noires et tremblotantes des « Emblèmes » se précisaient. Les Emblèmes symbolisaient les fait d’armes accomplis sous le commandement de Rasal ; la bannière de chaque clan ayant été asservi dans les alentours de Tritard était plantée devant la tente matriarcale, et au pied de ce trophée on attachait un prisonnier dudit clan, tout juste maintenu en vie. Il était sujet à toutes les humiliations, selon l’humeur des passants, souvent massacrante. S’il succombait à ses blessures, on le remplaçait simplement par un de ses semblables, dont les geôles de Tritard étaient remplies.

Lorkoch s’arrêta devant l’Emblème des Bois de Chaume, une des plus récentes, et toisa un corps mutilé mais encore vigoureux. C’était un rude gaillard que Lorkoch avait prit en affection dernièrement, mais l’ulath, préoccupé par ses obligations, ne s’attarda pas, et ne gratifia le détenu que de quelques massives gifles avant de repartir.

Il flâna un peu, et malgré quelques détours sinueux, Lorkoch arriva à destination plus rapidement qu’il ne l’aurait voulu. La prison était un des seuls bâtiments de pierres et de bois au milieu des tentes. En effet Tritard avait été bâti sur les ruines d’un ancien village, comme si les Ulaths avaient campé juste après avoir envahi les lieux, mais n’étaient jamais repartis. C’était un peu le cas en fait. Ainsi les restes des anciennes bâtisses avaient été exploité, ici pour aménager les geôles, là pour abriter l’armurerie, ou plus loin pour organiser une cantine.

Pour l’heure il était encore trop tôt, et l’unique entrée de la prison était close. Les gémissements en provenance des cages agaçaient déjà Lorkoch, qui tambourinait à la porte, ce qui ne faisait qu’augmenter l’intensité des plaintes. Le geôlier, ce gros sac de Vaïm, dormait encore au sous-sol, sûrement imbibé jusque aux os et sourd à tout l’univers.

La haine de Lorkoch pointait aussi sûrement que le soleil se levait. Il s’assit lourdement sur un banc de pierre, ruminant sur son propre sort. Le soir venu, un tortionnaire désigné par la Matriarche était exécuté s’il n’avait pas rempli sa mission, et elle en choisissait simplement un autre pour le jour suivant, jusqu’à ce que les suppliciés avouent. Pour sûr, le procédé motivait les troupes, chacun donnait son maximum pour que la viande parle. Mais ces Boucans là étaient diablement féroces, et trois frères avaient déjà péris à cause de leur silence obstiné.

Lorkoch n’attendit pas le geôlier plus longtemps. Il se leva, retourna sur la place principale, et se planta devant l’Emblême des Bois de Chaume. Il empoigna le captif et frappa plus fort cette fois, jusqu’à ce que ça craque.

Chapitre 3 – Les Ulaths, de Tritard à la Montagne de Brumebleue / 1ère partie

Un matin à Tritard (1/2)

Lorkoch écarta l’épaisse toile de tente, sortit puis inspira un grand coup en profitant de la brise matinale. Il réajusta sa besace, faisant jouer des reflets de lumière orange que l’aube projetait sur les plaques de métal qui parcouraient ses bras gris anthracites. L’air lourd et chargé d’humidité déposait de fines gouttelettes de rosée sur ses cornes noires, et Lorkoch fit craquer ses articulations en traînant son regard sur la brume épaisse ramassée derrière le fer et le bois des hauts remparts du camp. A cette heure-ci, quelques gardes isolés somnolaient sur les tours de guet, et des ronflements épais s’échappaient des tentes.

Lorkoch, comme tous les Ulaths, tenait difficilement en place. A peine levé, il étirait ses muscles puissants tout en marchant lentement, arpentant le chemin de ronde qui longeait l’enceinte intérieur du campement. Ses premières pensées allèrent à Rasal, leur féroce Matriarche, qui lui avait fait l’honneur de sa visite la veille au soir. Il était encore sous le charme de sa beauté, qui n’avait d’égal que sa cruauté. La vénérée Matriarche terrorisait la région, son règne avait assuré la main-mise du clan sur les Plaines Fournaises, des terres hostiles qui rebutaient n’importe quel envahisseur venu de l’extérieur. Des brouillards brûlants s’y levaient sans crier gare, ses étendues désertiques regorgeaient de dangers imprévisibles comme les geysers enflammés, les nappes de laves mouvantes…Seuls les Ulaths avaient été à même de dompter ces contrées, et le monde le savait grâce à Rasal.

Lorkoch continuait sa promenade matinale, et arrivait à hauteur des bognis, les yaks des Plaines Fournaises, utilisés dans le transport de bagages et de marchandises. De longs poils recouvraient leur ventre dur et rocailleux, et leurs cornes chromées saillaient au dessus de leur mufle vaporeux et bruyants. La plupart étaient scellés.

Rasal tenait à lancer au plus vite une campagne de raids hors des terres Ulaths. Les autochtones de la région étaient totalement soumis et vivaient dans la peur, plus rien ne se dressait sur la route du clan, qui commençait à s’ennuyer ferme. Une seule chose retenait encore les troupes à Tritard et rendait la Matriarche particulièrement irritable; un unique foutu repaire de guerriers belliqueux qui continuaient d’aller librement dans la région, les Boucans. Impossible à dénicher. Ils ne représentaient pas une menace, mais le simple fait de les savoir affranchis du joug du clan était insupportable pour Rasal. Heureusement la situation avait changée depuis peu.

Un garde salua Lorkoch tandis qu’il passait devant la porte d’entrée du camp. Lorkock reconnu un de ceux qui avait participé au coup de filet. En effet, malgré leurs précautions, les Boucans étaient finalement tombés dans une embuscade. Un joli groupe avait été fait prisonnier trois jours auparavant, et ses membres bénéficiaient depuis de toute l’attention de Rasal. C’était précisément la raison pour laquelle Lorkoch s’était entretenu avec elle, le soir d’avant. Comme de coutume, la Matriarche était venue chercher en personne un Ulath pour lui attribuer le rôle de tortionnaire. Un nouveau bourreau était désigné chaque jour, et pour aujourd’hui, c’était à Lorkoch de faire la démonstration de ses talents.